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Emilie Yu : "aucun parcours n'est tout tracé"

Portraits

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01/04/2025

Portrait d'alumni

Emilie Yu s'est prêtée à l'exercice de l'interview-portrait. Sensible et déterminée.

Nous tenions à te féliciter pour le prix de thèse Gilles Kahn* qui t'a été décerné en janvier ! Et nous sommes ravis de prendre le temps de ce portrait pour faire plus ample connaissance.

Peux-tu te présenter, présenter ton parcours ? Et nous dire ce qui t'a amené à choisir le chemin de la carrière scientifique ?

J'ai étudié à Centrale Paris sans avoir de plan clair de carrière, puis j'ai décidé d'aller faire un master à DTU au Danemark. J'étais attirée par certains cours qui permettaient d'apprendre à utiliser la programmation pour créer des objets visuels ou interactifs, car j'ai toujours aimé le dessin, le montage, et la capture photo/vidéo. À DTU j'ai suivi mes premiers cours d'informatique graphique, et j'ai tout de suite accroché. J'ai rencontré des profs passionnés qui m'ont permis de faire des minis projets de recherche dans ce domaine. Ensuite, pour des raisons personnelles, j'ai cherché à faire un stage de fin d'étude en France, et j'ai contacté Adrien Bousseau (équipe GRAPHDECO) mon superviseur de thèse, à l'origine juste pour un stage à Inria. Je n'avais pas vraiment l'intention de faire une thèse, mais le stage s'est très bien passé, Adrien avait des financements, j'avais envie de continuer à travailler dans l'équipe, et de rester à Nice, alors je me suis inscrite en thèse ! Beaucoup de facteurs extérieurs m'ont menée à faire ce parcours, à découvrir ce domaine de recherche, et à avoir envie de faire une thèse. J'ai eu aussi beaucoup de chance d'être soutenue financièrement par ma famille, avec des parents qui sont aussi dans la recherche et comprennent ce parcours.


Peux-tu partager un moment marquant ou une anecdote en lien avec ton parcours en thèse au Centre Inria de l'Université Côte d'Azur ?

J'apprécie beaucoup l'organisation en équipe qu'on avait à Sophia, j'ai trouvé du soutien et j'ai beaucoup appris grâce à mes collègues. Mon équipe était très soudée et on avait beaucoup d'occasions d'échanger, avec des réunions hebdomadaires, les déjeuners à la cantine, les pauses cafés. Ce sont des petites choses du quotidien mais je me rends compte a posteriori que ces moments là étaient vraiment importants pour créer du lien, et je pense que ça a souvent été clé pour me débloquer dans des idées de recherche, ou pour mieux comprendre des domaines connexes à mes sujets.

Une anecdote moins positive et rigolote : le bâtiment dans lequel j'ai fait ma thèse était infesté de moustiques l'été, alors une activité fréquente avec mes collègues de bureau consistait à chasser les moustiques pour enfin être tranquilles ! Je suis devenue experte en traque de moustiques, mais j'espère ne plus jamais travailler dans un endroit sans moustiquaire au milieu de la forêt -et je souhaite fort que le Centre de Sophia mette à jour cette erreur architecturale critique dans ses nouveaux plans.


Que conseillerais-tu à un.e doctorant.e qui débute en première année ? Quels sont à ton avis les points de vigilance ou les étapes délicates, s'il y en a ?

Le processus de recherche nous rend vulnérables émotionnellement car ça implique beaucoup de questionnement : quel sujet choisir, comment l'aborder, qu'est ce qui me rend pertinent·e ou bien équipé·e pour ce faire, que faire si ça ne marche pas ? Pour moi c'était difficile au début d'accepter d'être en position d'échouer, de me tromper, ou d'atteindre une impasse -- et c'est encore quelque chose que je travaille aujourd'hui. Je pense donc qu'il est super important de faire preuve de bienveillance envers soi-même, d'essayer d'accepter les situations d'échec, et de les examiner sans fatalisme. Enfin, il est important de se rendre compte que tout ça nous coûte en terme de santé mentale, et je souhaiterais que tous·tes puissent disposer de ressources personnelles ou institutionnelles pour palier à ce besoin : parler à des proches, des ami·es, des collègues, nos superviseur·es, ou un·e professionnel·le de la santé mentale. Les universités ont souvent un centre de santé qui propose des séances de thérapie gratuites pour les étudiant·es, ou qui pourra vous orienter.

Voilà pour les points de vigilance, et pour le reste, je dirais "amusez-vous" autant que possible ! Ce temps vous appartient. Les connaissances et méthodes acquises, les ami·es rencontré·es en chemin, tout ça restera avec vous pour le reste de votre parcours, peu importe le nombre de publications ou l'importance relative des résultats.


Comment passe t-on d'une thèse dans un Centre Inria à un post-doctorat en Californie ? et quelles ont été tes motivations ?

Pendant ma dernière année de thèse, j'ai passé un moment difficile en terme de motivation au travail et de santé mentale. D'une part, j'avais du mal à voir ce que mon domaine de recherche -l'informatique graphique- pouvait faire pour répondre à des problématiques qui me travaillent comme la crise environnementale, et la dégradation des conditions de travail causée par l'automatisation de plus en plus de tâches. D'autre part, je ne me sentais plus aussi intéressée par les méthodes et sujets phares dans ce domaine. J'ai donc ressenti le besoin de dévier en terme de sujet de recherche. J'ai choisi de venir dans le labo où je suis aujourd'hui à UCSB car ici je peux développer des systèmes interactifs avec une perspective d'étude de l'interaction-humain-machine, ce qui me permet de questionner la pertinence de l'automatisation de certaines actions, d'interagir avec des utilisateur·ices de manière approfondie, et d'aborder des sujets de production soutenable. Encore une fois, j'ai eu de la chance : Jennifer Jacobs qui m'encadre ici avait un financement pour m'embaucher, et a été convaincue de la pertinence de mes compétences, malgré la différence de sujets. Cette bifurcation m'a fait beaucoup de bien, et m'a inspirée pour plus tard établir ma propre lignée de recherche, qui devra être profondément interdisciplinaire.


Quels sont les défis personnels et professionnels à relever pour réussir un tel départ ?

Sur le plan personnel, je trouve qu'il est vraiment couteux de déménager, surtout dans un autre pays. Cela m'a pris beaucoup de temps et d'efforts pour me sentir à l'aise ici, et me construire un cercle social. J'ai déjà déménagé plusieurs fois au cours de mes études, et maintenant j'ai hâte de pouvoir construire un cadre plus long terme -même s'il y a bien sûr beaucoup de choses que je suis contente d'avoir découvert dans tous les endroits où j'ai vécu.

Sur le plan professionnel, je travaille encore à endosser mon rôle de post-doc, notamment pour soutenir efficacement mes collègues plus juniors. J'aime beaucoup interagir avec les doctorant·es ici, et j'apprends autant d'elles et eux que l'inverse, si ce n'est plus ! J'apprends à lâcher prise sur certaines tâches dans les projets de recherche pour laisser la place à d'autres personnes de prendre des décisions et d'apprendre. C'est un gros changement par rapport à la thèse, où je travaillais majoritairement seule et avec mon encadrant.


As-tu une ambition particulière ? Comment envisages-tu la suite ?

J'aimerais continuer à faire de la recherche et explorer des problématiques de production et design compatibles avec une économie soutenable sur le plan écologique et social. J'aimerais aussi transmettre ce que j'ai appris en terme de méthodes de recherche et de connaissances, en encadrant des étudiant·es. J'ai l'impression d'avoir eu beaucoup de chance d'avoir rencontré de bons mentors dans mon parcours, alors ça me semble important de donner en retour. J'ai donc pour ambition de trouver un poste de maitresse de conférence on chercheuse en France ou Europe.


A ton avis, comment peut-on encourager les jeunes filles à s'orienter vers les métiers scientifiques ? As-tu participé à certains des dispositifs de sensibilisation et d'accompagnement ? Peux-tu nous en parler ?

L'amélioration de la diversité dans la recherche en informatique est encore largement un travail en cours. Au cours de mes études j'ai vu des changements très encourageants en terme de prise de conscience dans les labos et les universités, par exemple les questions de harcèlement et de violences sexuelles et sexistes sont abordées ouvertement, et critiquer le manque de diversité dans les équipes de recherche est possible. En informatique graphique nous avons de belles initiatives comme l'association Wigraph qui cherche à promouvoir la carrière de jeunes chercheuses, et plus généralement à créer une communauté de soutien entre femmes, personnes non-binaires, et trans. 

Je pense qu'il est important d'agir à tous les niveaux possibles, et de nombreuses initiatives existent déjà : sensibiliser des lycéen·nes à ces carrières (comme l'initiative Chiche à Inria), combattre les biais de genre dans les comités de recrutement, offrir du soutien à des collègues sous-représenté·es dans leur domaine via des moments d'échange, alerter sur les situations de harcèlement et violences. Continuons ces efforts ! Au moment où les États Unis subissent des coupes budgétaires pour ce genre d'initiatives, il est primordial de ne pas reculer en France. 

Pour ma part, j'aimerais dans ma carrière future de chercheuse accueillir des profils divers au sein de mes doctorant·es en élargissant le champ de ce qui est considéré comme de la recherche en informatique. Je pense qu'accepter une diversité en terme de parcours scolaire et de compétences peut être une manière efficace de diversifier les équipes, en plus d'être une source extrêmement riche d'inspiration et d'innovations.


 Que peut t'apporter aujourd'hui la communauté Inria Alumni ?

La communauté Inria Alumni peut permettre à chacun·e d'élargir son champ d'intérêt en terme de recherche, de se sentir inspiré·e ou challengé·e dans notre conception de la recherche en informatique. Pour moi c'était très important en tant que doctorante d'être exposée à différents domaines au sein du Centre , et par des visites à d'autres Centres. J'espère continuer à trouver de l'inspiration via des événements et échanges au sein de cette communauté. Je pense aussi qu'une communauté interdisciplinaire de chercheur·ses est essentielle pour faire bloc face à d'éventuelles difficultés : les événements actuels aux États Unis montrent que le contexte politique peut fortement impacter nos métiers, je pense que des structures collectives peuvent être une manière de résister.


Un mot clé ou une citation qui titrera ce portrait ?

Aucun parcours n'est tout tracé.


* La Société Informatique de France (SIF) a décerné les récipiendaires 2024 du prix de thèse Gilles Kahn. Ce prix, placé sous le patronage de l'Académie des Sciences depuis 1998, met en lumière de jeunes scientifiques et leurs travaux pionniers en informatique. Le prix 2024 a été décerné à Emilie Yu, dont la thèse sur l'animation de formes 3D a été effectuée au sein de l'équipe-projet GRAPHDECO (Centre Inria d'Université Côté d'Azur). Un accessit a été également décerné à Mathieu Even, membre de l'équipe-projet Argo (Inria, ENS-PSL), pour sa thèse sur l'apprentissage fédéré.

Article Inria ici.

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