3 questions à Laurent Seguin sur le logiciel libre

Partager
  •  
  •  
  •  
  •  

Le 28 mars, Inria alumni organise en partenariat avec la SIF une Session sur les enjeux juridiques, économiques et sociaux du logiciel libre. L’occasion de débattre avec différents experts en la matière, dont Laurent Seguin, Vice-Président de l’Aful.

En 2019, quels sont les enjeux auxquels le logiciel libre (LL) doit faire face ?

« Le logiciel libre doit se réapproprier l’innovation d’usage qui est l’un de ses fondamentaux. En effet, aujourd’hui le logiciel libre est encore vu comme uniquement un vecteur d’innovations technologiques permettant de mieux faire fonctionner… du logiciel non libre. Actuellement, le logiciel libre est une commodité pour l’ingénierie logicielle, mais pas encore pour les usages finaux.

Les développeurs de logiciels libres doivent donc investir la sphère les applications utilisées par des personnes qui ne sont pas informaticiennes. L’Europe et surtout la France, sont leaders mondiaux de l’édition d’applications métiers entièrement sous licence libre. Il faut le persévérer dans cette voie et l’encourager.

Faire s’impliquer les grands utilisateurs dans les logiciels libres est un enjeu que nous avons du mal à transformer. Quand on observe ce qui se passe dans le marché chez ces grands utilisateurs, on voit qu’ils dépensent souvent des millions pour refaire en spécifique ce qui existe déjà sous licence libre ou pour faire avec les logiciels non libres de grands acteurs du logiciel mondial, ce que les PME à côté de chez eux savent faire avec du Libre. Certains grands comptes parapublics ont compris cela, il faut maintenant que les autres les rejoignent et apportent leur force vive pour faire en sorte que les logiciels libres essentiels gagnent en maturité.

L’informatique Libre doit également investir la sphère du « small computing », tous ces petits objets connectés qui investissent notre vie quotidienne. Certains projets ont une notoriété mondiale, mais nous avons pris du retard par rapport à l’industrie du logiciel non libre alors que le logiciel libre était le premier à investir ces usages. »

Quelles sont les menaces auxquelles le LL est confronté ?

« Depuis quelques années on observe, notamment en France, un retour en force de la brevetabilité du logiciel. En effet, le fait de breveter du logiciel, que le détendeur du brevet réclame ou non des royalties, fait perdre tout le bénéfice que l’on peut retirer des libertés accordées par les licences libres.
Ces brevets, pourtant interdits par l’article 52 de la convention sur le brevet européen, sont tout de même enregistrés par les différents organismes de protection de propriété industrielle. Il est inquiétant d’observer que ces organismes ne font pas le travail de vérification de la validité des brevets (tout juste font-ils une recherche d’antériorité) et se déchargent de cette responsabilité sur les tribunaux.

On mesure même l’innovation en France au nombre de brevets déposés, ce qui n’a aucun sens. Le fait d’utiliser le nombre de brevets déposés en tant qu’indicateur tend à chercher à faire breveter tout et n’importe quoi (et souvent n’importe quoi) uniquement pour augmenter artificiellement la valorisation de l’entreprise. Si la normalité des « patent troll » qui existent aux États-Unis n’est pas encore présente en Europe, la tendance vers laquelle nous allons reste à craindre.

La seconde menace est les logiciels en tant que service telle qu’elle se dessine. Ce modèle fait que vous n’avez jamais le logiciel, vous payez juste un droit d’usage. Si c’est encore une menace, alors que cela ne le devrait pas, c’est parce qu’encore trop peu d’acteurs du logiciel libre ont intégrés les libertés inhérentes aux licences libres dans ce modèle. Ainsi leur offre « SaaS » ont des modèles économiques et de développement clairement copiées de ceux des acteurs du logiciel non libre au lieu d’innover aussi sur ces aspects, en proposant des modèles de logiciel en tant que service libérateur.

La troisième menace c’est d’être totalement sous les radars des décideurs. Le fait, par exemple, que le rapport du député Cédric Villani sur l’intelligence artificielle ne cite pas le logiciel scikit-learn, développé en France par des chercheurs de l’Inria et dont la qualité est mondialement reconnue par les experts du domaine, a été à la fois un crève cœur pour beaucoup mais un énorme signal d’alerte. En effet, quand, dans un rapport de mission parlementaire français, on oublie de citer le logiciel libre de référence mondialement utilisé et développé avec des fonds publics français, c’est que nous avons un très gros problème de prise de conscience de la réalité de l’innovation sous licence libre. »

Quelles actions peut-on envisager pour contrer ces menaces ?

« Au-delà des postures de principe sur les libertés logicielles, je suis convaincu qu’il faut apprendre aux différents acteurs à mieux acheter. Hier, si le logiciel proposé par un fournisseur était sous licence libre, l’acheteur le refusait. Aujourd’hui que le logiciel soit libre ou non n’a plus d’importance et les craintes irraisonnées vis-à-vis des licences libres tendent à disparaître. Demain, il faut que le choix du logiciel sous licence libre soit celui fait en priorité et que le recours à du logiciel non libre soit justifié. Pour réussir cela, il faut apprendre à ces acteurs à mieux s’impliquer dans les différentes communautés afin qu’ils comprennent qu’ils doivent flécher leurs dépenses vers la production de code libre au cœur des projets (et donc utile pour tous) et non pas uniquement vers le conseil ou les licences. L’informatique à cette particularité où on payera plus cher la personne qui fait un support de présentation qui ne sera plus regardé après sa projection en réunion, qu’un bout de code sous licence libre qui aura un impact sur des milliers de gens.

Apprendre à acheter du Libre revient à s’impliquer dans un écosystème. On discute entre ceux qui utilisent, on finance ceux qui font pour de vrai et maintiennent, on réfléchit tous ensemble sur du long terme. »

About the author

Laura Bernard

Other posts from the same category

Sylvain Massip Opscidia

OPEN SCIENCE : 3 questions à Sylvain Massip PDG et fondateur d’Opscidia

5 novembre 2019
Partager
  •  
  •  
  •  
  •  

Partager    Sylvain, pouvez-vous vous présenter ?   « Je suis physicien de formation, et passionné par la recherche scientifique en général. J’ai étudié à Centrale Paris, puis j’ai fait un doctorat à l’Université de Cambridge, où j’ai travaillé sur les cellules photovoltaïques de troisième génération. J’ai ensuite rejoint une toute jeune start’up parisienne dont j’ai dirigé l’équipe … Continuer la lecture de OPEN SCIENCE : 3 questions à Sylvain Massip PDG et fondateur d’Opscidia

OPEN SCIENCE : 3 questions à Arnaud Legrand sur la Recherche reproductible

1 novembre 2019
Partager
  •  
  •  
  •  
  •  

Partager    Lors de la Session du 12 novembre, Arnaud Legrand reviendra sur ce qu’il convient d’appeler la crise de la reproductibilité et de crédibilité qui a frappé à peu près tous les domaines scientifiques.   Arnaud, pouvez-vous vous présenter ? « Je suis chercheur au CNRS à l’Université de Grenoble depuis 2004. J’ai obtenu mon doctorat de … Continuer la lecture de OPEN SCIENCE : 3 questions à Arnaud Legrand sur la Recherche reproductible